Vers une dictature du féminisme ?

Dernièrement des « femmes puissantes » se sont rassemblées afin d’adopter publiquement une posture victimaire en se plaignant d’avoir été caricaturées, par écrit ou par dessin, dans le Journal de l’Île de la Réunion. Dans un pays qui, après l’affaire Charlie Hebdo, se targue de respecter la liberté de la presse et de défendre le droit à la caricature et au blasphème, quitte à payer le prix du sang, la chose ne laisse pas d’étonner. Alors que chrétiens et musulmans ont dû renoncer à l’exigence de respect pour Mahomet ou pour le Christ afin de se conformer aux lois de la République, les femmes pourraient le revendiquer pour elles-mêmes en tant qu’elles seraient… femmes ?

S’il se trouve des politiciennes assez culotées pour porter publiquement une telle demande, c’est parce qu’elles s’appuient sur le statut de victime du patriarcat, du machisme et des violences afférentes qui a été largement reconnu à la Femme en général, tant dans l’Histoire qu’au présent. Nul n’est maintenant censé l’ignorer : des nouvelles lois spécifiques protègent de plus en plus les victimes. Ce qui, en soi, paraît une bonne chose. Mais elles le sont aussi par les anciens ou nouveaux médias et c’est une toute autre histoire. Car ceux-ci, toujours prompts à flatter le syncrétisme émotionnel des masses par le scandale, suscitent souvent dans l’opinion publique une forme d’unanimisme victimaire compassionnel qui fait pression sur chacun et dont on ne peut se tenir à l’écart sans avoir à en payer le prix.

En effet, cela s’est vu tout au long de l’Histoire — cela a même fait l’Histoire car on peut y reconnaître la source de presque toutes les violences qui l’ont émaillée — lorsqu’elles sont reconnues comme telles par les foules sentimentales, les victimes disposent d’un magistère moral du haut duquel elles peuvent accuser, maudire et même haïr librement sans que quiconque ne puisse, en principe, y trouver à redire — tout particulièrement les accusés — car, enfin, ce sont des « victimes » qui parlent. La moindre des choses est bien de les écouter et de les croire sur paroles, ce qui veut dire se dispenser de toute forme de soupçon ou de critique puisque ce serait cautionner les bourreaux, n’est-ce pas ? Pour sûr, le pire serait d’en rire. Ce serait impardonnable !

Les représentations sociales de la Femme-victime étant, à présent, largement partagées, omniprésentes et faisant quasiment l’unanimité autour d’elles, il était inévitable que des formes de surenchère aient lieu. C’est ce à quoi nous assistons avec ce collectif de « femmes puissantes » dont la protestation est un acte qui traduit une représentation de la Femme comme victime en puissance (sic) derrière laquelle doit, pour cette raison même, se former une union sacrée qui la rendrait inattaquable et donc, justement, sacrée, au sens où elle se trouverait placée au-dessus des lois autorisant la caricature et le blasphème.

En raison d’une inclination naturelle qui me vient de l’enfance, je serais tout prêt à accorder aux femmes en général, donc à la Femme, ce statut de déesse incarnée mais outre que cette forme d’idolâtrie m’est dorénavant interdite par ma religion, j’ai bien de la peine à faire coller cet idéal avec le tableau offert par ce groupe de politiciennes offensées qui se satisfont d’une argumentation aussi pitoyable que celle consistant à accuser le caricaturiste d’avoir la « haine des femmes » simplement pour avoir utilisé des formules telles que :

Les bas qui plissent et le poil qui frise , mémères , bécassine , députée griotte au sourire béat , fille à papa , castafiore , donzelle , crêper les chignons , la rectrice tape du talon aiguille

C’est oublier que, dans son journal, Jacques Tillier se paye des portraits d’hommes au moins autant que de femmes. J’imagine que tout politicien de l’île sait qu’il pourrait lui tailler un costume à la moindre incohérence, incartade ou inconduite caractérisée. C’est le principe même de la presse en tant que contre-pouvoir : elle informe le public de ce qui se passe à l’insu de son plein gré et elle en fait ses choux gras, en forçant le trait, car mieux vaut en rire qu’en pleurer, n’est-ce pas ? Cela n’a jamais posé problème alors que, bien longtemps, il n’y a eu que des hommes en politique. Pourquoi cela devrait-il changer à présent ? Parce qu’en tant que victimes éternelles, les femmes, pas touche, c’est sacré ? On en serait donc là ?

Les signataires de la tribune anti-caricature-des-femmes étaient-elles trop focalisées sur le caractère, à leurs yeux, insupportable des caricatures de Jacques Tillier pour reconnaître sa remarquable équité du point de vue du sexe ? Malheureusement, on peut en douter. Car, justement, on ne peut douter de leurs compétences intellectuelles. Ces dames savaient parfaitement qu’avec Jacques Tillier les hommes en prenaient pour leur grade autant qu’elles. Alors comment comprendre un tel… égarement ?

La meilleure explication me semble tenir au fait qu’il s’agit d’une démarche collective. Autant on peut rester lucide lorsqu’on se tient à l’écart des dynamiques de groupe, autant il est aisé de se laisser influencer lorsqu’on fait partie d’un collectif, qui plus est adossé à une représentation sociale quasi-unanime au sein de la société. On se répète ses preuves, on se renforce mutuellement dans ses convictions, une polarisation s’ensuit tout naturellement qui radicalise la perspective et pousse à écarter les éléments discordants. Il suffit d’aller aux extrêmes, en augmentant la taille du groupe, pour comprendre pourquoi, au XIXe, l’ère des révolutions, les psychologues ont validé l’étymologie qui montre que la foule est folle.

Or justement, la foule, les masses, le peuple ont besoin de politiciens qui aient de la vista et sachent les guider au milieu de la crise permanente dans laquelle nos sociétés sont installées depuis la sortie des trente glorieuses. Ils n’ont pas besoin de politiciens grégaires qui se tordent le cou en tous sens pour voir où la foule veut aller afin de se placer au-devant et jouer au leader. Cela ne peut que nous mener au pire. C’est pourquoi il est extrêmement décevant que des femmes de qualité se fourvoient dans une pareille soumission à l’air du temps, alors qu’il est de plus en plus mauvais, nul n’en disconviendra. Ayant depuis longtemps renoncé à croire en l’homme politique, j’attends beaucoup des femmes politiques, d’où ma déception. Si comme le dit si bien l’adage latin : « la corruption des meilleurs est la pire », c’est justement parce qu’elle présage du pire.

Autrement dit, j’aimerais tellement voir nos politiciennes faire la part des choses ! Ce serait tellement réconfortant de les voir consacrer toute leur énergie aux enjeux vitaux pour la Réunion et la France plutôt que d’alimenter la violence d’un discours politique dans lequel les accusations de « haine » fusent à tout bout de champ. Avec pour conséquence directe une auto-censure de ceux qui devraient pourtant avoir la parole la plus libre : les journalistes ! On pourra dire ce qu’on veut de Jacques Tillier mais, au moins, il l’ouvre. On en apprend bon peu sur le marécage politique réunionnais. Qu’il soit partisan dans ses tribunes, c’est probable parce qu’à l’impossible neutralité nul n’est tenu. Dans un monde bien fait, d’autres se chargeront de cibler ce qu’il a négligé. L’important, Mesdames, je vous en supplie de l’entendre, c’est de préserver la pluralité, l’indépendance et la liberté de la presse. Alors, pitié, ne poussez ni à la censure, ni à l’auto-censure, aussi bien au plan local que national, où des grandes manœuvres ont cours en ce sens, malheureusement.

PS : Ci-joint la réaction du principal intéressé à la tribune dont il a été la cible. Je viens de prendre connaissance à l’instant et je n’en dirai donc rien, sauf pour souligner que, comme d’habitude, il ne mâche pas ses mots…

Rooo c’est dur pour les bônôms en ce moment :rofl: :rofl: :rofl: :rofl: :rofl: :rofl: :rofl: :rofl: :rofl:
Ni dieu ni couilles !! chagate powa !!!