Pourquoi fuir la routine ?

Dans le Journal de l’Île de dimanche, Jonathan Michel, le chef du dernier restaurant en vogue, l’Orangeraie, évoquait la « claque gustative » que lui a administré le Japon :

« Chaque ville a sa spécialité. Là-bas, vous entrez dans un bistrot et vous trouvez un cuisinier qui fait la même recette depuis 70 ans, mais qui la fait parfaitement. »

L’idée de reproduire jour après jour les mêmes gestes afin de reproduire le même résultat, serait-il parfait à chaque fois, n’est pas très appétissante pour l’occidental qui s’empresse d’y voir une routine, c’est-à-dire, le genre de chose qu’il fuit comme si sa vie en dépendait.

Nous n’aimons pas les habitudes, nous fuyons les routines. Pourquoi cela ?

Ce qui vient immédiatement à l’esprit, c’est le besoin de créativité. Le chef de l’Orangeraie évoquait justement cela en considérant qu’il y a deux sortes de cuisiniers : le cuisinier excellent technicien qui sait parfaitement reproduire les recettes qu’il a apprise et le cuisinier créatif qui seul peut véritablement devenir chef.

Pas besoin de chercher plus loin, nous tenons là notre réponse : nous avons besoin de nous sentir créatif, c’est-à-dire, dotés d’un pouvoir de création. Donc nous avons besoin d’éprouver une liberté d’agir à notre guise afin de produire des résultats nouveaux qui puissent nous être attribués, c’est-à-dire, considérés comme un « apport » que nous faisons personnellement, dont nous sommes à l’origine.

Ce faisant, nous nous sentons reconnus dans notre dimension d’ agent, c’est-à-dire, reconnu comme une personne capable de produire un effet positif significatif dans ce monde. Cela nous donne le sentiment d’exister ou, plus précisément, d’être quelqu’un de vivant et pas seulement un rouage de la grande machine de la destinée humaine.

De ce besoin, cette propension, il y aurait beaucoup à dire tant elle est centrale dans nos vie. Je vais me contenter aujourd’hui de pointer le fait que l’Orient et l’Occident ont des attitudes diamétralement opposée à ce sujet et que, quoi qu’il en soit, la posture occidentale n’est pas sans conséquence.

Le meilleur exemple que je puisse donner des dégâts que cela peut occasionner c’est celui de l’éducation. La norme générale chez les enseignants est qu’il ne faut pas ronronner, ne pas être dans la routine. Quand bien même on aurait conçu et mis en place une pratique pédagogique quasi parfaite, il faut en changer au bout de quelques années sinon c’est la routine qui guette et la routine c’est comme la peste : à fuir !

On voit ainsi des experts qui ont réalisé un ensemble magnifique de séquences pédagogiques ayant eu les meilleurs effets sur leurs élèves qui l’année suivante se remettent à tâtonner dans une démarche approximative qui n’a pour seule vertu que d’être nouvelle et qui, faute d’avoir été suffisamment perfectionnée, va forcément mettre certains élèves en difficulté.

Pour quoi un tel choix ? Nous venons d’y répondre.

Pour ma part, je me sens très asiatique quand je vois cette vaine agitation pédagogique entretenue par la hiérarchie à coup de concepts nébuleux. Il me semble que l’excellence d’une pratique portée à la perfection devrait être préservée plutôt que balayée par les révolutions culturelles ineptes auxquelles nous sommes constamment invités comme si le passé n’était fait que d’erreurs alors qu’il est un formidable réservoir de bonnes habitudes, de compétences donc, qu’il est bon d’entretenir sans pour autant renoncer à la quête de perfection, qui s’accomplit alors dans les moindres détails. N’est-ce pas cela la perfection ?

Bref, la permaculture orientale de l’habitude apparaît infiniment plus intelligente que le productivisme occidental qui moissonne de moins en moins de compétences et de plus en plus de… mauvaises habitudes… :wink:

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La répétition mécanique me semble ennuyeuse (à l’instar de la méthode industrielle d’Henry Ford) mais, dans l’exemple culinaire asiatique qui est donné, il me semble que c’est une répétition constructive, perfectionniste.
Répéter un geste pour atteindre le geste parfait, c’est le propre du sportif de haut niveau, c’est le propre de tout entraînement visant à l’excellence.

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C’est exactement ça. Et quand on a le geste parfait… on continue à progresser ! :wink:

Comme disait le vieux sage chinois : « Quand tu as atteint le sommet de la montagne,… continue à monter ! »

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