Peut-on débattre sans faire de sentiments ?

Toute notre vie se passe dans une tension permanente entre le subjectif et l’objectif.
Le subjectif c’est le point de vue personnel qu’on a sur quoi que ce soit (le monde, les autres, soi-même). Quand il s’exprime honnêtement il commence par « je pense que… (par exemple) … la Réunion est un petit paradis ». D’autres peuvent penser différemment mais ce n’est pas un problème car les opinions ou les jugements reconnus comme subjectifs ne s’imposent à personne. Il n’y a pas de nécessité à ce qu’ils soient partagés car, en tant qu’ils sont subjectifs, ils sont porteurs d’une charge affective qui dépend de chaque personne de sorte que des sentiments négatifs pourront apparaître si l’opinion est critiquée ou jugée erronée voire fautive.

L’objectif étant ce qui dépasse les points de vue particuliers pour atteindre une vision sur laquelle tous peuvent s’accorder pour autant qu’ils souhaitent suffisamment accéder à la vérité (objective) pour lâcher leur propre point de vue. C’est souvent que ce qui peut résulter d’un travail scientifique qui toujours recherche l’objectivité, en particulier via des résultats chiffrés. Mais de la manière la plus générale, il s’agit de ce qui peut être considéré comme une vérité. Les dictionnaires, les encyclopédies, les manuels scolaires ou universitaires sont censés avancer des faits objectifs, des vérités scientifiques ou autres qui ne prêtent à aucune polémique et c’est pourquoi on commence souvent de prises de position en donnant une définition tirée d’un dictionnaire, comme ça on est au moins d’accord sur ça.

Dans la vie de tous les jours nous nous situons entre ces deux extrêmes.

Mais comme nous passons le plus clair de notre temps entourés de proches avec lesquels nous avons des conversations informelles où s’expriment des opinions chargées d’affects, nos discussions se trouvent très rapidement limitées par la charge affective associées à ce dont il est question.
Par exemple, vous constatez que tel enfant est mal éduqué mais vous n’allez pas essayer de faire valoir cette opinion auprès de ses parents parce que vous ne voulez pas avoir de conflit avec eux. Vous allez dire le minimum et peut-être rien du tout si vous n’avez pas de raison particulière d’informer les parents de ce que vous avez observé.
Vous avez renoncé à croiser les points de vue d’où pourrait émerger une vision intersubjective (ce qu’on a inventé de mieux pour approximer l’objectif et, quoi qu’il en soit, se mettre d’accord, donc en paix).
Vous avez fui (peut-être pour de très bonne raison) la confrontation afin de préserver l’harmonie. Elle n’est plus qu’une apparence, mais c’est tellement plus agréable pour vivre ensemble n’est-ce pas ?

La politesse, le tact, le souci de ne pas froisser, le souci de ne pas se trouver en conflit, le souci de ne pas faire l’objet de reproches ou d’accusations nous amènent ainsi souvent à taire ce que nous pensons.

C’est humain, c’est tout à fait acceptable et c’est même très compréhensible tant le vivre ensemble en paix est une aspiration légitime et commune pour laquelle chacun est prêt à faire quelques petites concessions. Ce n’est pas cela l’objet de la présente discussion.

La question que je voudrais poser ici, sur Ronkozé, site de débat démocratique et de discussions courtoises, c’est de savoir s’il serait possible de débattre dans le but premier et donc prioritaire de dégager des vérités (d’importance) sur lesquelles nous pourrions espérer nous accorder en suivant seulement les règles de la logique argumentative, cad, sans faire de sentiments, sans s’encombrer de considérations portant sur la sensibilité, la susceptibilité, les ressentis, les émotions ou les sentiments des uns et des autres vis-à-vis des questions considérées, aussi douloureuses qu’elles puissent sembler à certains.

Par exemple, j’ai entendu aujourd’hui que ceux qui avaient travaillé en tant que TUC n’avaient pas alors cotisé pour la retraite. Ils s’en émeuvent aujourd’hui et c’est ô combien compréhensible mais à leur demande un député LREM a répliqué qu’ils avaient le statut de stagiaire et qu’un stagiaire ne cotise pas pour la retraite. Point barre.

Qu’il soit juste ou erroné, cet argument a été exprimé sans faire de sentiment. Il essaie d’amener les plaignants à comprendre qu’il n’y a pas d’injustice parce que la loi a été respectée. Comme dit l’adage latin « Dura lex, sed lex », ce qui veut dire : la loi est dure mais c’est la loi.

Eh bien disons que j’aspire à des discussions qui iraient droit à ce qui peut mettre d’accord, cad, des faits objectifs, des conclusions logiques qui seraient autant de vérités dont nous pourrions convenir sans crainte d’être considéré comme un barbare insensible, un « reptilien » ou je ne sais quoi.

Bref, j’aspire à une totale liberté de parole pour tout ce qui touche au domaine de la pure réflexion. Je ne parle donc pas de la liberté de parole dans le cadre de l’action militante ou politique car c’est un autre problème qu’il n’y a pas lieu d’évoquer à présent.

Mon sentiment est que beaucoup de questions socialement vives sont des marécages ou des sables mouvants car il n’est plus permis de les penser librement. En même temps je comprends que certains veuillent des garanties afin que des notions ou des valeurs qu’ils jugent intangibles soient respectées. Peut-être serait-il alors envisageable d’en convenir avant de commencer ? Peut-être pourrait-on se donner une axiomatique du débat qui garantirait qu’on irait pas contre telle ou telle vision, convention ou vérité ?

Par exemple, nous pourrions discuter du conflit qu’a connu le Rwanda en posant le principe qu’on ne peut nier le génocide des Tutsis par les Hutus. Si c’est la seule condition requise, il serait alors possible d’évoquer le nombre de morts Hutus durant la guerre civile et ainsi faire apparaître un deuxième génocide. Cela pourrait ne pas plaire à certains mais si c’est la vérité, ne mérite-t-elle pas d’être dite, clamée et proclamée ?

Bon, voilà l’état de mes réflexions, qui se contentent, en somme, de transférer au collectif cette idée de l’Antiquité selon laquelle tout individu devrait s’efforcer de se gouverner lui-même par la raison et non par les émotions. Qu’en pensez-vous ? Ai-je été clair ? Voyez vous des choses à préciser ? Avez-vous une opinion à partager ? Voyez vous des solutions concrètes pour avoir des débats efficaces qui convergent rapidement vers des conclusions claires ?

Merci d’avance pour vos contributions quelles qu’elles soient !

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wow, c’est du « lourd », j’apprécie.
rapidement, cela m’évoque

  • la logique implacable des « 3 lois de la robotique »
  • la notion d’empathie
  • l’idée de créer un ministère dédié aux sentiments humains
  • le dernier film de Ken Loach « moi, Daniel Blake »

Les 3 lois de la robotique

  1. Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger ;

  2. Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres entrent en contradiction avec la première loi ;

  3. Un robot doit protéger son existence dans la mesure où cette protection n’entre pas en contradiction avec la première ou la deuxième loi.

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Merci pour ce retour très intéressant et, je pense, involontairement critique, car force est de constater que tes associations d’idées sont toutes négatives.

D’abord l’idée, excellente, de la « logique implacable » qui tu illustres avec les lois de la robotique, ce qui dégage bien l’aspect mécanique de la logique et la déshumanisation qui est découle. C’est une manière très pertinente de comprendre le « pas de sentiments ».

Ensuite l’idée d’empathie que tu évoques, j’imagine, pour justement pointer l’absence d’empathie supposée caractériser une discussion où on ne fait pas de sentiment.

L’idée d’un ministère des sentiments humains évoque les dystopies orwelliennes dans lesquelles des dictatures voudraient gouverner les sentiments par des lois répressives. Le film Equilibrium en donne un très bon exemple, je le recommande à ceux qui ne l’ont pas vu.

Enfin, le film de Ken Loach, comme toute son oeuvre, illustre la violence de la logique néolibérale lorsqu’elle est mise en oeuvre de manière implacable. C’est assez terrifiant dans le fond.

Bref, me voilà rhabillé pour l’hiver avec mon idée de « débattre sans faire de sentiments ». Je trouve que c’est un bon point de départ car le tableau semble comme un réquisitoire, aussi sombre que possible, et la tâche sera donc de faire apparaître son côté lumineux. Me voilà, de fait, avocat de la défense du « pas de sentiment dans le débat ».

Mais avant de commencer ma plaidoirie, je me sens tenu d’ajouter encore à ce tableau négatif car grâce ton commentaire je viens de comprendre que la formule « pas de sentiments » est excessive, provocatrice comme je l’aime (c’est mon péché mignon) et, donc, en fait, fausse.

J’ai mal posé l’alternative. Elle ne peut se situer entre, d’une part, des discussions qui n’aboutissent pas ou qui dégénèrent parce que l’affectif fait dérailler la logique et d’autre part, des discussions purement logique et aussi dénuées d’affects que peut l’être une démonstration mathématique.

Il n’y a pas là une alternative sérieuse car lorsqu’on est dans la logique pure, il n’y a précisément pas débat parce que l’humain est absenté grâce à la manipulation de symboles dont la signification est d’ores et déjà convenue de sorte que, l’accord étant d’emblée réalisé, il n’y a pas débat. Nous sommes dans ce cas toujours-déjà dans l’accord et la logique ne fait que déployer l’accord, cad, partir de propositions vraies pour aller vers d’autres propositions qui seront elles aussi vraies dès lors que la logique a été impeccablement respectée.

Ceci explique pourquoi je pouvais être attiré par l’idée du « pas de sentiments » : avec le raisonnement logique, l’accord et, donc, la paix sont garantis ! Sauf que c’est une idéalité que nous ne réalisons convenablement que dans l’espace très abstrait du logico-mathématique. Dès qu’on en sort, dès qu’on s’éloigne aussi peu que ce soit du traitement symbolique pur, on replonge dans l’affect et on retrouve l’humain et son libre-arbitre affirmé, justement, dans la possibilité de faire fi d’une certaine logique et même d’une logique certaine.

Pour le meilleur ou pour le pire, les affects peuvent faire dérailler toute logique et c’est justement ça qui exprime le mieux la situation de l’humain : toujours au bord du chaos, là où la créativité est maximale, en quête d’un ordre (d’une paix) qu’il ne peut atteindre ou instaurer sans, de ce fait même, mettre à mort l’humain.

Bref, sauf à faire du pur logico-mathématique (mais nous n’avons pas de langage qui le permette), dans le débat, nous n’échapperons pas à l’affect. Il est omniprésent et il est futile de faire comme s’il n’existait pas.

Dès lors, la question qui se pose devient : « qu’est-ce que je veux ? » ou, aussi bien, « qu’est-ce qui serait souhaitable ? ». Plus précisément : quelle devrait être la nature des sentiments qui, inévitablement, accompagneront tout débat ?.

Voilà la prochaine étape de la discussion !

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Impossible de répondre de manière tranchée. Selon moi, il y a des nuances. L’idéal est de pouvoir se détacher des sentiments pour être au plus proche des considérations logiques et argumentatives. Aboutir à la décision la plus sage pour la collectivité au dépit des considérations subjectives individuelles.

Cependant, pour des histoires de forme, il me semble que certains n’arrivent pas à communiquer sans affect. La transmission des sentiments est parfois leur seul moyen de communiquer => ça vient des tripes (je pense à Bigard ou Lalanne par exemple).

Il faut donc faire de la place aux « handicapés » de l’argumentation et déceler à leur place l’idée sous-jacente à travers le décryptage des émotions. Sans rentrer dans le misérabilisme, c’est ce que je voulais dire par un ministère des sentiments. Dans le but de protéger les faibles.

En revanche, c’est à double-tranchant, car souvent les charlatans usent et abusent des sentiments avec tout type de stratagèmes pour toucher notre subconscient et nous manipuler en dernier ressort. Je pense en particulier à la publicité, aux tribuns politiques, et plus récemment au « nudge ». Il me semble que Platon désignait ces personnes comme des sophistes et rajoutait qu’il fallait s’en méfier.

Bref, les sentiments pour les faibles OUI, les sentiments pour les manipulateurs NON.

Comme anecdote, je retiens souvent une proposition pour régler le conflit entre la bande de Gaza et l’état d’Israël. Selon certains, il suffirait que les Palestiniens et les Israéliens tranchent de manière argumentative avec leurs meilleurs avocats respectifs pour régler les conflits de manière apaisée. D’un côté, un peuple pauvre, sous-éduqué, de l’autre un peuple érudit comptant en leur sein les plus grands avocats de la planète. On peut vite imaginer de quel côté va pencher la balance.

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DSK est tellement riche qu’il est forcément innocent

Comme dit la chanson de rap toulousain du millénaire précédent : « je crois que ça va pas être possible » ! :wink:
L’idée est pleine de bons sentiments mais nul n’acceptera d’être identifié comme faible afin de bénéficier de ce traitement de faveur de sorte qu’il devra être accordé à tous TACITEMENT, ce qui veut dire qu’il y aura une tolérance quant à la présence d’affects dans ce qui est communiqué.

Et cela vaudra autant pour ceux qu’on pourrait penser « faibles » que pour ceux qu’on voudrait penser « manipulateurs » car il est impossible de faire le distinguo entre les uns et les autres, la principale stratégie de manipulation depuis toujours étant celle qui consiste à se faire passer pour un(e) faible… victime. :wink:

Bref, nous allons devoir tolérer les affects dans le débat et, plutôt que de simplement les tolérer, je proposerais de leur faire bon accueil en convenant d’emblée de la place qu’il conviendrait de leur attribuer.

Pardon, je médis sur Francis Lalanne, il a bien plus de raison que la plupart d’entre nous. À écouter attentivement.

Quelle bonne idée qu’une bonne grève générale pour recréer du lien et de la fraternité !

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Le débat se poursuit sur le sujet Quelle place pour les affects dans un débat?

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Tout à fait d’accord. Je n’avais jamais écouté Lalanne depuis son délire sur la cuisse de Zidane et je dois dire qu’il remonte dans mon estime. Il est lucide et dit bien les choses comme elles sont.

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la raison est la base de tout débat (dé battre) , si débattre est batailler , cela ne serre a rien.

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Nous sommes bien d’accord. La condition de possibilité du débat c’est l’accord sur le fait que seuls des arguments verbaux seront opposés, et seule la force logique décidera de l’issue du débat.

Le problème ici est que la raison est raisonnable en cela justement qu’elle ne se polarise pas sur une logique hors sol, elle sait tenir compte d’autres logiques, éventuellement contraires, de sorte qu’il va falloir faire des choix entre les logiques que l’on va suivre, en fonction des valeurs attribuées à tel ou tel aspect. De sorte que les sentiments reviennent en force dans le débat basé sur la raison et c’est justement pourquoi les anciens accordaient une telle importance à la rhétorique, qui n’est pas de la logique pure mais plutôt l’art d’argumenter de manière à séduire, donc sur la base des sentiments suscités.

Autrement dit, on ne peut a priori faire l’économie des sentiments dans le débat. On ne peut décréter qu’ils n’y ont aucunement leur place (comme j’ai tenté de le faire dans ma thèse initiale). On baigne dans les sentiments dès lors qu’on est dans des relations humaines. Donc il faut s’accorder, je crois, sur la place qu’on leur accorde de manière à distinguer les expressions de sentiments jugées légitimes (qui pourrait ainsi être séductrices ou pas) et les expressions jugées illégitimes (ça pourrait être, par exemple, le registre des plaintes victimaires genre : « je suis offensé, j’ai le le droit de ne pas être offensé, on ne peut pas présenter les choses comme ça même si ça paraît logique parce que mes sentiments sont blessés »).

En tout état de cause, si un débat est, en effet, fait pour ne pas se battre avec des coups physiques, c’est parce qu’il est fait pour se battre avec des mots. La confrontation n’est pas seulement inévitable, elle est nécessaire, sans quoi on ne pourrait plus rien changer (ni pour le meilleur, ni pour le pire, ce qui pourrait sembler avantageux parfois). Mais si tel était le cas nous serions alors absolument dans le pire puisque quand l’ordre (le Logos, d’où vient l’idée de logique) est figé, c’est qu’il est complètement mort.

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