Otium et Démocratie

Une courte et pourtant précieuse intervention de l’historien, sociologue et chercheur à l’EPHE Jean-Miguel Pire sur France Culture

Il faut commencer par réhabiliter la notion d’otium, ce loisir studieux et fécond, temps désintéressé et consacré à la quête de sens et de beauté.
[…]
Dans un monde qui semble de plus en plus absurde, l’aspect pratique de l’otium est notre obligation d’être des protagonistes de l’élaboration du sens et des valeurs. Chacun à son rôle à jouer, et c’est peut-être là le message des Grecs : chaque citoyen est parti-prenante de l’élaboration du bien commun. Nous avons tous, dans notre singularité, notre créativité et nos rêveries, quelque chose à apporter à cette grande élaboration du bien commun.
Jean-Miguel Pire


8mn à écouter avec délectation

Selon moi, ce concept grec manque cruellement dans notre société moderne. Il est opposé étymologiquement au monde marchand, le mot « négoce » signifiant la négation de l’otium (neg-otium). L’otium est pourtant un rouage essentiel à la création, à la recherche de connaissance et à la construction du bien commun. Sans otium, impossible de construire une démocratie, d’avoir le temps de se forger une opinion comme dirait Etienne Klein, cf. L’urgence du long terme

Vite, réhabilitons ce mot.
Vite, plus d’otium et moins de neg-otium

source originale de l’émission sur France Culture « Pour lutter contre la marchandisation du monde, il faut revenir à un loisir fécond et désintéressé : l’otium »

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Selon moi, ce concept d’otium éclaire beaucoup de points qui me semblaient perturbants.

cohérence de la révolution bourgeoise de 1789

Pourquoi les « lumières », c’était surtout des petits bourgeois ?
Parce qu’ils avaient justement le temps, la sécurité physique et mentale de s’adonner à leurs recherches. En réalité, les lumières pratiquaient l’Otium !
Qui sont les penseurs de la révolution de 1789, qui sont les grands scientifiques, les grands artistes, ceux qui peuvent pratiquer l’Otium.

Pourquoi, de nos jours, des penseurs comme Bégaudeau (cf. Histoire de ta bêtise), Lordon, à la fois brillants et prompts à dénoncer les travers de la bourgeoisie, portent, en leur chair, tous les symptômes de cette petite bourgeoisie à travers un vocabulaire châtié et l’amour des belles choses. C’est parce que ces penseurs pratiquent l’Otium également.

Les élites, se drapent souvent des oripeaux d’un talent « inné », alors qu’en réalité, c’est leur condition de classe aisée qui leur autorise le luxe de s’adonner à leur passion contrairement à la classe des prolétaires qui eux doivent réellement « trimer » ou avoir énormément de chance pour offrir le meilleur de leur capacité.

Le talent est également distribué à l’ensemble des couches de la population.

Bien sûr, il ne s’agit pas de dévaloriser l’apport de ces scientifiques, artistes parce qu’ils sont bourgeois, car il faut saluer, malgré tout, les efforts consentis, l’ascèse pour arriver à peaufiner et créer des connaissances nouvelles. Cependant, quel gâchis, de n’autoriser qu’une sous-partie de la population, celle que le capitalisme est en train de façonner avec la reproduction sociale des « élites ».

ascese

Il ne s’agit pas non plus de se focaliser uniquement sur les humains qui ont « du potentiel » et mépriser tout ceux qui souhaitent juste vivre, passer du bon temps, exprimer leur humanité sans nécessairement être des purs génies.

La sagesse des grecs, c’est de nous laisser cet héritage de la démocratie : liberté, égalité, fraternité.
Charge à nous de ne pas la laisser se disloquer et briser le cycle de l’éternel recommencement.

extrait de Idiocratie

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D’autant plus que c’est lorsqu’on est en mode beta que la connexion avec notre moi supérieur ou nos guides ou notre ame, comme on veut, se fait… J’ai toujours répondu aux gens qui traitent les moutons d’imbéciles qu’ils étaient pris au piège d’une vie oppressante ne laissant pas la place à la reflexion et au choix… Je ne connaissais pas le terme d’otium merci ça va me servir!

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Je viens de penser à des liens possibles avec la notion d’Otium - que je ne connaissais pas - et de démocratie :

  • l’esprit de meute de Jürgen Habermas auquel Benjamin Bayart fait référence dans cette conférence, lorsqu’il parle de l’intérieur bourgeois. Cette notion « d’esprit de meute » et « d’intérieur bourgeois » mériteraient d’être développés
  • « l’esprit de meute » s’oppose justement à la notion de processus d’individuation cher à Bernard Stiegler
  • L’oisiveté, dont sait parfaitement profiter la bourgeoise et très peu la classe populaire. Voir le spectacle de Dominique Rongvaux
  • « Que faire de tous ces inutiles ? » - question posée par Franck Lepage dans une émission d’Interdit d’Interdire - dont la société automatisée ne sera plus quoi faire. Question soulevée aussi par Bernard Stiegler
  • Jiddu Krishnamurti Most people are occupied with jobs

Dans une discussion autour du temps libre et du travail, une personne disait que l’occupation du temps par le travail était indissociable des classes populaires ; « était du peuple celui qui travaille », si je ne dévoie pas ce qu’elle voulait dire. Le peuple travaille tout en promouvant la valeur morale du travail, donc ne pas travailler c’est ne pas appartenir à la classe populaire - donc être bourgeois ?

Pas très satisfait avec ça.

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