Les affects dans le débat : esquisse d’une conclusion...

Après avoir envisagé l’option consistant à tenir les sentiments à la porte du débat (l’idée du « pas de sentiments »), il m’a fallu convenir que les sentiments font (partie de) l’humain et ne peuvent être exclus, sauf à tomber dans l’in-humain, celui des technocrates froids et calculateurs qui organisent les génocides comme ils dessinent les plans d’une ville avec une règle et une équerre.

Les débats sont des conversations, pas des démonstrations logiques — même si chacun s’efforce normalement de développer un discours rationel.

Il va donc falloir faire avec les sentiments et les émotions au sein même de l’échange et cela, selon la bonne vieille logique de « résonance » qui rend les affects généralement contagieux. S’il en va ainsi c’est parce que les actes (de paroles, comme les autres) sont inscrits depuis toujours dans une norme de réciprocité qui, selon qu’elle est bonne ou mauvaise, fera que soit la sympathie et la bienveillance soit, au contraire, l’animosité et la violence, « contamineront » les échanges, et cela d’autant plus fortement qu’ils deviendront la norme.

Ce « commerce » entre les hommes — c’est-à-dire, ces résonances, cette réciprocité, ces échanges, de bons ou mauvais procédés auxquels ils s’adonnent depuis la nuit des temps, qu’il s’agisse de paroles, de prêts, de dons, de contre-dons, de trocs, de vente mais aussi d’accusations et de coups, là encore mauvais ou bons —, cela va de soi, nous le voudrions pour la plupart doux plutôt que dur ou brutal. Car nous préférons tout naturellement nous sentir en sécurité et en paix plutôt que dans un champ de bataille où il faut être constamment sur ses gardes, ce qui est extrême stressant.

Sous ce rapport, on peut classer les hommmes en deux catégories : ceux qui vivent dans une culture de conciliation et ceux qui vivent et entretiennent une culture de conflit. Quitte à choquer les théoriciens du genre, je dirais que les premiers sont sur le versant féminin de la relation, les seconds sur le versant masculin. Les provençaux des films de Marcel Pagnol sont clairement dans la culture de conflit : ils ont le verbe haut, coloré et ils ont des paroles qui frappent fort. Mais comme chacun sait bien, ces héros se disent leur quatre vérités de bon cœur, avec tendresse, même si la franchise ne fait jamais défaut. Ils vont ainsi se « fendre le cœur » en s’assénant des vérités terribles qui effrairaient les adeptes des cultures de conciliation mais ils ne se veulent pas de mal. Ils se veulent juste vrais, sincères, authentiques et pas hypocrites pour deux sous.

Mon meilleur ami est marié à une femme allemande et je me souviens que lors d’une discussion à laquelle assistaient les frères, sœurs et amis de la future, nous nous étions emportés en nous accusant réciproquement de tous les aveuglements et les égarements idéologiques possibles et imaginables. C’est peu de dire que la gent teutonne était horrifiée. Ils croyaient vraiment que nous étions sur le point d’en venir aux poings tellement notre combat verbal avait des allures de combat de coqs. Bien sûr, il n’en était rien et nous nous sommes de suite arrêtés dès que nous avons compris leur affolement. Nous étions simplement des méditerranéens meilleurs amis du monde immédiatement disposés à passer à autre chose et sans une once de rancune ou une quelconque blessure suite aux échanges épiques de la minute précédente.

Mais pour vivre ça, il faut être nés dans cette culture et être entre amis. C’est pourquoi la plupart préfèreront les conversations sérieuses ou aimables mais toujours mesurées dans le ton et dans le propos de manière à ne pas susciter le conflit. Sauf que seuls ceux qui sont formés à cette culture la pratiquent correctement. Cela se voit, par exemple, dans les discussions syndicats-patrons. Les nordiques excellent à les rendre productives, les latins excellent dans la montée aux extrêmes, jusqu’au conflit ouvert avec grèves, occupations de locaux, etc. Je ne dis pas que les uns ont raison et les autres tort. Je ne fais que pointer ce contraste.

Revenons à nos moutons : à quel type d’échanges (modérés ou possiblement vifs voire rugueux) devraient correspondre les discussions « civilisées » de Ronkozé ? Il ne s’agit pas de songer à « légiférer » mais plutôt de savoir ce que nous préférons.

A la fin de mon précédent billet j’ai clairement fait le choix du tournoi, c’est-à-dire, du conflit ouvert façon sport de combat. Il me semblait que chercher à dire le vrai prime sur toute autre considération. Bien qu’ayant jugé la formule « pas de sentiment » inadaptée, ma logique culturelle m’y portait à nouveau, fatalement pourrais-je dire.

J’étais donc hier encore dans l’intention de conclure en ce sens mais, par une heureuse synchronicité que, pour ma part, j’appelle la Providence, j’ai reçu une bonne leçon dans la mesure où, dans le fil de commentaire, l’occasion m’a été donnée d’incarner cette posture et je m’en suis donné à cœur joie.

Toutefois, à peine avais-je terminé que les scrupules m’assaillaient et je me suis demandé jusqu’à quel point je n’étais à côté de la plaque. Aussi légitimes que pouvaient me sembler mes répliques, les relire me mettait mal à l’aise, quelque chose n’allait pas.

Il n’y avait peut-être que des inepties dans ce que disait mon interlocuteur mais je pouvais certainement le dire autrement, sans l’assassiner debout l’air de rien comme je suis capable de le faire, je l’avoue. Ce n’est pas une excuse mais disons que je ne suis pas méditerranéen pour rien.

J’ai donc effacé la partie de mon commentaire qui était une attaque personnelle et j’ai pris le temps de tout reconsidérer.

Ce qui m’est apparu alors comme asez évident est qu’en traitant de raciste et de xénophobe le désir (que je crois) légitime de beaucoup de citoyens de vouloir discuter et contester les politiques migratoires des dernières décennies, mes interlocuteurs ont, à mes yeux, porté la première attaque (versé le premier sang dirait Rambo ;-)) de sorte que, constatant que les bornes étaient passées et qu’il n’y avait plus de règles, je me suis senti libre de contre-attaquer à ma guise, en lâchant mes coups si je puis dire.

J’étais dans la mauvaise réciprocité et, en allant au fond des choses, c’est-à-dire, dans ce subconscient qui ne se dit pas mais contrôle néanmoins nos actes, je dirais qu’il y avait là une forme d’« offense » qui justifiait une réplique implacable. Bref, aussi lointain qu’il ait pu être — puisque je n’en avais aucune conscience et que je ne me sentais pas « blessé » — c’est bien un sentiment victimaire qui me portait. J’étais dans la mauvaise réciprocité, je répliquais à la violence de l’accusation par la violence de mes arguments incisifs. J’étais donc, je l’avoue, dans la contagion de la violence, qui pour être seulement verbale, n’en est pas moins terrible parfois, surtout qu’elle porte tout naturellement à la montée aux extrêmes.

Bref, quelque chose n’allait pas avec mon modèle de l’échange « méditerranéen » : j’avais oublié qu’il fallait être entre amis…

Or, parler franchement comme à un ami n’est possible… qu’avec un ami ! Nous ne pouvons pas décréter que sur Ronkozé nous sommes tous amis de sorte que la parole serait libre, autant que civilisée (quoi que cela veuille dire). Le modèle de l’échange méditerranéen ne pouvait donc être le terme de ma réflexion. Impossible de le proposer, ce n’est pas une solution. Mais quelle pourrait-elle être ? Telle est encore la question !

Comme, toutefois, il n’est pas possible de prolonger cette réflexion beaucoup plus avant car j’ai déjà abusé de la patience du lecteur, je me dis qu’il me faudra probablement la reprendre à nouveaux frais le moment venu et je vais ici me contenter d’une esquisse de commencement de conclusion sur la question des affects dans le débat. Elle aura la forme d’une liste numérotée et, en dépit des apparences, il ne s’agira pas d’une liste de conclusions élémentaires mais bien plutôt d’une liste d’aperçus et d’hypothèses à reprendre plus tard mais pouvant aussi servir de propositions à discuter de suite pour ceux qui le souhaiteront.

La voici ci-dessous, merci d’avance pour vos retours !

    • Les affects sont partout, ils font la vie, ils sont la vie et, quoi qu’on en pense, ils font le plaisir de la conversation autant qu’ils se manifestent par les tensions inhérentes aux débats « engagés ».
    • Les nécessités du vivre ensemble humain font que nous avons à cultiver autant que possible les affects positifs. La politesse comme les sourires servent précisément cette fonction d’assurer chacun que l’autre est dans de bonnes dispositons à son égard.
    • Comme les adeptes du Tao le savent depuis longtemps, ce souci de paix affirmé dans la politesse s’accompagne souvent d’une certaine dose d’hypocrisie de sorte que beaucoup de choses restent non dites et, donc, tacitement consenties.
    • Or comme l’a dit si bien dit Jordan Peterson : « quand vous avez quelque chose à dire, le silence est un mensonge ». C’est pourquoi, tout en se gardant de verser dans la brutale franchise du Misanthrope de Molière, on peut néanmoins chercher un moyen de (tenter de) mettre les choses sur la table sans faire violence. Ce serait même un devoir du point de vue démocratique (cf. la notion grecque de parrhésie).
    • Sans forcément se former à la Communication Non Violente et autres techniques similaires, on peut au minimum envisager de demander l’autorisation de l’interlocuteur pour aborder de manière polémique un sujet sensible qui le concerne de près. Cela pourrait être considéré comme le minimum du tact.
    • Une règle de conduite que chacun pourrait intérioriser sans qu’il faille songer à l’imposer (comment pourrait-elle l’être ?) est celle de ne pas réagir en victime lorsqu’il considère qu’une violence lui est faite. Mener l’enquête par un questionnement destiné à s’assurer du sens exact de ce que l’autre a voulu dire pourrait être une alternative bienvenue (cf. l’attitude de Jésus lorsqu’il se fait frapper par un légionnaire après avoir répondu au grand prêtre lors de son interrogatoire. Il lui demande : « pourquoi m’as-tu frappé ? »).
    • Si nous prenons l’exemple de la « violence » exercée par les trolls, elle consiste essentiellement en une pollution du cours de la discussion exactement comme on peut polluer un cours d’eau. Comme la chose est graduelle, il est très difficile de définir des limites de tolérance. Les apartés, les blagues, les associations d’idées etc. sont eux aussi des formes de pollution d’une discussion. Dans certains contextes formels ils peuvent être déclarés hors-sujet dès lors que quelqu’un a autorité pour le faire. Dans un ronkozé, ça n’aurait pas de sens car cette pollution peut aussi être considérée comme un enrichissement de la discussion. C’est seulement l’excès qui fait le trollage. Mais ça ne veut pas dire que la limite ne peut pas être vite franchie. Une phrase insensée, idiote ou férocement moqueuse peut immédiatement être identifiée comme du trollage. Comme aucune règle ne peut clairement être définie, une sage modération, transparente, publique (de manière à faire jurisprudence) me paraît la meilleure solution.
    • Reste enfin le cas de la mauvaise foi, celle de l’interlocuteur qui fait mine de ne pas voir ou de ne pas entendre les arguments qui réfutent ses propos et continue d’accumuler des montagnes de critiques partielles et d’accusations terribles qu’il faudrait alors tenter de réfuter une à une mais en vain puisque la réfutation sera volontairement ignorée et que le processus d’accumulation de bullshit ne s’arrêtera pas. Certains voient là une forme de trollage car c’est vrai qu’il n’y a pas alors de véritable communication. Un des interlocuteurs est un sourd qui ne veut rien entendre et qui se contente de déverser son bullshit. Mais le problème est que le public non averti pourrait penser qu’il y a là une discussion authentique et il ne comprendrait pas que le locuteur de mauvaise foi se retrouve censuré. Une solution consisterait donc à censurer a priori ceux qui ont été repérés comme communiquants de mauvaise foi. Pour les autres, le travail de démonstration de leur mauvaise foi doit d’abord être réalisé avant qu’une censure puisse intervenir. En conséquence de quoi, afin que de telles mesures apparaissent justifiées, on pourrait énoncer qu’un principe de base des conversations civilisées est que chacun s’attache à reconnaître que telle ou telle de ses assertions a été réfutée dès que cela arrive. On pourrait même imaginer un système de taguage des réponses de mauvaise foi qui font comme si de rien n’était et poursuive avec leur bullshit ou leurs manœuvres évasives. Un membre ayant reçu un certain nombre de ces tags pourrait alors être sorti, au moins temporairement, du cercle de discussion. Bien sûr, il faudrait aussi taguer ceux qui se plaignent à tort (afin de ne pas saturer les modérateurs avec ces tâches de contrôle).
    • Même si elle a pu m’effleurer l’esprit, l’idée de prohiber les attaques personnelles (ou pire, collectives) ne me paraît une solution réalisable. Je préfère laisser les victimes qui blâment à tours de bras se discréditer par leurs excès qu’il s’agira par contre de faire apparaître. Bref, la possibilité même de dialoguer devra se défendre avec le couteau (verbal) entre les dents. C’est l’époque qui veut ça et je crois que nous n’y pourrons rien : les masses n’ont encore aucune conscience de la signification anthropologique de la notion de victime. C’est dans le débat que, pied à pied, il faudra aider cette conscience à gagner du terrain. Le combat pour la paix, la justice et une démocratie authentique passe par là.