Le zapatisme en pratique

Voici un exemple concret et contemporain de ce que Francis Dupuis-Déri nomme « l’anarcho-communisme » et Piotr Kropotkine « le communisme anarchiste ».

Ce sont des indigènes amérindiens du sud du Mexique, dans l’est du Chiapas qui vivent sans Etat et sans capitalisme.

Ces trois courtes vidéos répondront aux questions de @Lucadeparis sur le fonctionnement démocratique des sociétés anarchistes (notamment à 2’28’’ du premier épisode) et feront le lien avec l’économie des « communs » dont @jao parlait dans un autre fil de discussion.

La population qui a choisi ce mode d’organisation politique (estimée dans la fourchette 100.000 à 250.000 personnes) vit dans des villages agraires (environ 1400) qui sont regroupés en 27 communes autonomes, « municipales », elles-mêmes regroupées en 5 « caracoles » ou « conseils de bon gouvernement » (symbolisés par un escargot pour indiquer qu’on prend le temps pour une faire une bonne proposition).

Les décisions sont prises collectivement dans les assemblées de village où tous doivent participer : hommes, femmes et enfants. Chacun ayant droit à la parole. Les décisions sont prises collectivement et les débats se poursuivent jusqu’au consensus.
Des élus sont envoyés aux échelons géographiques supérieurs mais ne font que des propositions qui doivent toujours être validées par l’échelon de base.

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Un extrait du livre « La conquête du pain » (publié en 1892) de Piotr (Pierre) Kropotkine sur la notion des (biens) « communs » dont @jao nous parlait par ailleurs. Pages 28 et 29 :

Mais sur quelles bases pourrait-on s’organiser pour la jouissance des denrées en commun ? Voilà la question qui surgit naturellement.
Eh bien, il n’y a pas deux manières différentes de le faire équitablement. Il n’y en a qu’une, une seule qui réponde aux sentiments de justice, et qui soit réellement pratique. C’est le système adopté déjà par les communes agraires en Europe.
Prenez une commune de paysans, n’importe où - même en France, où les jacobins ont cependant tout fait pour détruire les usages communaux. Si la commune possède un bois, par exemple, - eh bien, tant que le petit bois ne manque pas, chacun a droit d’en prendre tant qu’il veut, sans autre contrôle que l’opinion publique de ses voisins. Quant au gros bois, dont on n’a jamais assez, on a recours au rationnement.
Il en est de même pour les prés communaux. Tant qu’il y en a assez pour la commune, personne ne contrôle ce que les vaches de chaque ménage ont mangé, ni le nombre de vaches dans les prés. On n’a recours au partage - ou au rationnement - que lorsque les prés sont insuffisants. Toute la Suisse et beaucoup de communes en France, en Allemagne, partout où il y a des prés communaux, pratiquent ce système.
Et si vous allez dans les pays de l’Europe orientale, où le gros bois se trouve à discrétion et où le sol ne manque pas, vous voyez les paysans couper les arbres dans les forêts selon leurs besoins, cultiver autant de sol qu’il leur est nécessaire, sans penser à rationner le gros bois ni à diviser la terre en parcelles. Cependant le gros bois sera rationné, et la terre partagée selon les besoins de chaque ménage, dès que l’un et l’autre manqueront, comme c’est déjà le cas pour la Russie.
En un mot : - prise au tas de ce qu’on possède en abondance ! Rationnement de ce qui doit être mesuré, partagé ! Sur les 350 millions d’hommes qui habitent l’Europe, deux cents millions suivent encore ces pratiques, tout à fait naturelles.
Chose à remarquer. Le même système prévaut aussi dans les grandes villes, pour une denrée, au moins, qui s’y trouve en abondance, l’eau livrée à domicile.
Tant que les pompes suffisent à alimenter les maisons, sans qu’on ait à craindre le manque d’eau, il ne vient à l’idée d’aucune compagnie de réglementer l’emploi que l’on fait de l’eau dans chaque ménage. Prenez-en ce qu’il vous plaira ! Et si l’on craint que l’eau manque à Paris pendant les grandes chaleurs, les Compagnies savent fort bien qu’il suffit d’un simple avertissement, de quatre lignes mises dans les journaux, pour que les Parisiens réduisent leur consommation d’eau et ne la gaspillent pas trop.
Mais si l’eau venait décidément à manquer, que ferait-on ? On aurait recours au rationnement ! Et cette mesure est si naturelle, si bien dans les esprits, que nous voyons Paris, en 1871, réclamer à deux reprises le rationnement des denrées pendant les deux sièges qu’il a soutenus.

Ainsi, pour Piotr Kropotkine, le communisme (utilisation commune des biens communs) est non seulement naturel mais était déjà pratiqué par plus de la moitié des Européens de son époque (essentiellement dans les communes agraires).

Toutefois, il distingue dans ce même livre :

  • le communisme étatique qui maintient le système du salariat, c’est-à-dire où l’État s’est simplement substitué au patron, au propriétaire ;
  • et le communiste anarchiste où ce sont les utilisateurs eux-mêmes qui décident collectivement comment utiliser le bien dont ils ont besoin.

En faite avec le zapatisme le monde entier peut voir l’exemple d’un mouvement populaire qui a pris son autonomie par rapport à l’État et au système capitaliste et qui a très certainement inspiré le mouvement des ZAD. Le mouvement zapatiste montre au moins que la recherche d’autonomie politique et économique n’est pas une chimère.

Je me pose la question pourquoi certains mouvements sont qualifiés d’anarchistes et d’autres d’autonomistes. Pourquoi cette distinction dans les termes ? Pour certains on parle en effet de mouvement autonome, souvent mis par les médias sous l’étiquette de l’ultra-gauche. Penser par exemple aux membres du comité invisible qualifié par l’État de mouvement autonome d’ultra-gauche.

Sinon je recommande la lecture au moins partielle de cet article de médiapart « Comment [ou Pourquoi] devenir zapatiste ? » resituant l’origine du mouvement

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album photos Chiapas

Traversée pour la vie

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Pour répondre à ta question, je m’appuierai sur le philosophe Cornelius Castoriadis qui distingue deux modes de création des règles :

  • par soi-même (auto-nomos)
  • par d’autres (hétéro-nomos).

Dans une société qui possède une hiérarchie (un État par exemple), c’est le sommet de la hiérarchie qui décide des règles. Toute la base subit ces règles décidées par d’autres.

Par contre, quand l’organisation est horizontale, il n’y a pas d’individus ou de groupes d’individus au-dessus de la base. Les règles sont décidées par la base elle-même.

En conclusion, je pense que les deux termes sont complémentaires et décrivent une même réalité :

  • une société an-archiste, sans hiér-archie autoritaire
  • c’est une société où la base décide elle-même ses règles.
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Au Chiapas, les zapatistes pratiquent le communisme anarchiste.

Selon les recommandations d’Emiliano Zapata, ils se sont réapproprié les terres. Ces terres sont devenues leur bien commun. Ils pratiquent donc le communisme.

Et dans les assemblées de villages puis dans les communes autonomes, ils pratiquent l’anarchie : structure horizontale de prise de décision, jusqu’au consensus.

Cela ressemble aux communes agraires médiévales d’Europe.
Piotr Kropotkine, dans son livre « La conquête du pain » de 1892, affirme que plus de la moitié des Européens de son époque vivaient encore de cette manière (cf. extrait partagé dans le deuxième commentaire de ce fil de discussion).

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