Gilets jaunes et pédagogie Freinet

J’interviens ici sur une proposition de @pvincent qui voulait lancer le #theme:education par une présentation de la pédagogie Freinet mais d’abord je voudrais souligner que pour nous “militants Freinet”, notre action ne supporte pas d’être réduite à l’espace de la classe.

Alors, quel rapport entre pédagogie Freinet et gilets jaunes ? Peut-être plus qu’il ne semble à-priori. Je suis militant de la pédagogie Freinet, enseignant en primaire à la Réunion jusqu’au mois d’aout dernier. Les discussions au rond-point de mon quartier, les actes de coopération spontanés, la parole libérée m’ont dès le début du mouvement amené à proposer à notre association la base de ce communiqué qui finalement est devenu expression collective de notre groupe local.

Mon souhait en vous proposant cette lecture n’est pas de faire une quelconque “publicité” à l’ICEM mais de susciter encore plus votre réflexion et vos remarques sur des notions qui me tiennent à cœur en classe comme dans la vie et dans la lutte : libre expression, coopération, construction collective, respect mutuel, démocratie directe.
Et puis il y a aussi des questions sous-jacentes que j’aimerais approfondir : faut-il changer l’école pour changer la société ? Est-ce l’inverse ? Les deux vont-ils de paire ? Quelle place pour l’école dans l’éducation ?..

Expression de l’ICEM-REUNION pédagogie Freinet au sujet du mouvement des gilets jaunes.

Interpellé par les événements qui secouent notre île depuis plus de dix jours et à l’occasion de la visite de la ministre, le comité de coordination de l’Institut Coopératif de l’Ecole Moderne de la Réunion - Pédagogie Freinet (ICEMREUNION), tient à ré-exprimer quelques-uns de ses principes fondateurs :

Nous ne voulons pas d’une société mercantile qui entretient la violence et l’injustice.
Au contraire, nous affirmons la volonté de construire une société de justice et de liberté. Cette exigence légitime rejoint des revendications exprimées dans notre île sur les barrages des « gilets jaunes ».

Nous sommes engagés par notre action professionnelle et militante à développer la libre
expression : détak la lang ! La libération de la parole en cours sur le territoire nous paraît nécessaire et porteuse d’espoirs.

Dans nos classes, dans nos écoles nous menons, avec nos élèves, des expériences de démocratie directe. À ce titre, la volonté exprimée dans le mouvement en cours de se saisir collectivement et solidairement du politique et de ne plus le déléguer à des politiciens professionnels rejoint notre sensibilité.

Nous ne voulons plus qu’on utilise les enseignants pour prêcher la morale aux enfants en
stigmatisant leurs parents, nous voulons au contraire que la vie sociale entre dans la classe et soit sujette à discussions… qu’on fasse du français, des maths, de la géographie, de l’histoire en partant des événements.

Nous sommes attachés au principe du respect mutuel dégagé de toute idée d’autorité. C’est pourquoi nous condamnons l’usage de la force déployé sur notre île.
Nous appelons à la participation en grand nombre à des réunions, à la construction collective des demandes, à garder la langue détakée, à renforcer la parole légitime de la population.

– ICEM RÉUNION

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Merci @Kristian pour ce rapprochement entre la pédagogie Freinet et le mouvement des Gilets Jaunes.

Je partage tout-a-fait cet état d’esprit : expérimenter, tester, s’autoriser à échouer. Detak la lang c’est un peu le but de cet outil de discussion civilisée : oser s’exprimer, éveiller notre sens critique, partager les bonnes idées.

En complément de ton message, je pense qu’il est utile d’expliquer un peu cette pédagogie alternative. Tu es tellement impliqué dans cette méthode que tu arrives à oublier d’introduire ou de vulgariser les concepts de base. Pour ma part, j’ai cherché quelques éléments sur Internet. Voici le résultat de ma recherche, probablement incomplet.

  • les 10 points clés de la pédagogie Freinet :

    1. Le tâtonnement expérimental
    2. Un rythme d’apprentissage individualisé
    3. L’autonomie favorisée
    4. La coopération entre pairs
    5. L’organisation coopérative de la classe
    6. La place du professeur
    7. L’expression libre
    8. L’évaluation formatrice
    9. Quelles différences avec la méthode Montessori ?
    10. Un aménagement de l’espace conçu pour favoriser la coopération
  • une petite vidéo explicative de 6mn45

:eye: toute autre ressource pédagogique bienvenue…

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La critique de Philippe est juste sur le fond mais dans l’intention, s’agissait-il pour moi d’un oubli ou d’une attente de questionnement ? Freinet aimait à dire " on ne fait pas boire un cheval qui n’a pas soif". Grâce à la machine à remonter le temps, on peut voir ce précepte mis à l’œuvre dans un court film où, c’est exceptionnel, on peut voir Freinet dans sa classe.

Le moins qu’on puisse dire c’est que Philippe, lui, il a soif d’explications et chacun des 10 points qu’il a à juste titre listé mérite d’être développé ultérieurement. Mais tout d’abord, si j’approuve globalement la vulgarisation faite dans le petit film que Philippe nous a fourni, j’ai tenté de résumer la pédagogie Freinet de la façon qui suit :

La pédagogie Freinet se fonde sur les activités des enfants

Les enfants y découvrent pleinement l’importance de la relation et de la communication. La pédagogie Freinet vise l’émancipation c’est-à-dire la liberté individuelle d’action et de pensée dans la coopération.

Elle s’appuie pour cela sur l’expression personnelle, le tâtonnement expérimental et la prise de responsabilités, l’ouverture aux autres et au monde.

Elle crée ou développe des outils spécifiques ou non dans tous les domaines d’apprentissage.

L’expression du corps : éducation physique, jeux coopératifs, sorties, classes promenades, danse…

L’expression artistique : dessin et peinture libres, sculpture et modelage, danse…

L’expression orale : Entretien du matin, compte-rendu, conférences, exposés, réunions coop ou conseils d’enfants, travail coopératif en groupe…

L’expression écrite : le texte libre, compte-rendus, exposés, plan de travail individualisé pour permettre le choix de l’activité, fichiers auto-correctifs, auto-évaluation, correspondance…

La méthode naturelle ou relationnelle de lecture et d’écriture…

La recherche scientifique, artistique, linguistique…

La communication : correspondance, usage des médias, sorties, reportages…

La pédagogie Freinet vise l’émancipation c’est-à-dire la liberté individuelle d’action et de pensée dans la coopération.

Le petit film évoque l’expérience de Mons-en-Barœul violemment attaquée par M.Blanquer. Vous comprendrez assez aisément pourquoi en regardant la vidéo qui suit.

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J’essaye à nouveau la vidéo promise :

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Compliqué en ce moment, même en pédagogie Freinet.

Comment donner envie de boire à des élèves qui n’ont absolument pas soif, que rien n’intéresse, alors qu’ils ont autour d’eux peinture libre, jeux divers et variés, musique libre, bricolage libre, ordinateur…
C’est toute la structure de l’école qui est à revoir, car beaucoup de garçons jusqu’à 10 -13 ans ne jurent que par les activités physiques quand d’autres aiment être au calme à bricoler ou lire, les filles ont d’autres préoccupations, chacun a sa maturité, son histoire personnelle… et on parque en moyenne 25 élèves du même âge dans la même pièce avec un seul enseignant avec l’idée de leur inculquer les mêmes choses…

Ce n’est pas toujours évident de trouver la clé qui va leur re donner envie d’apprendre.
Je ne peux pas permettre à mes 2 élèves musiciens de faire de la musique toute la journée, je n’ai pas le matériel, je ne peux pas m’occuper que d’eux et ils font trop de bruit… Et ce n’est pas ce qu’on attend de moi, je suis là pour leur apprendre à lire, écrire, compter et 1h de musique/semaine… mais ils sont hermétiques (j’ai une classe d’Ulis) ou par trouble (dys ou autre), ou par manque de maturité.
Je me sens très frustrée de ne pouvoir leur offrir ce dont ils auraient besoin.

Bien sûr que mes élèves ont tous progressé humainement, ont acquis de l’autonomie, de la confiance en eux, leurs mains se dégourdissent, ils osent prendre la parole en public, donnent leur avis, bricolent… mais on est loin des attendus “institutionnels”.

On va encore me demander pour la prochaine équipe éducative quels sont leurs acquis, dans quelle case les mettre.
Est ce qu’on va accepter ma réponse : “ils ont retrouvé le sourire et viennent en classe avec plaisir !”.

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Je travaille avec un groupe au niveau du QG “zazalés” et nous avons bien avancé dans la rédaction du statut de l’association que nous envisageons de créer. Dans les actions que nous seront amener à développer il y aura un volet éducation populaire. Cette idée, en, germe dans le groupe consiste à développer l’autonomie des personnes et notamment dans le domaine de l’apprentissage de fondamentaux est apparus lors des débats autour de la question du handicap.
Nous avons besoin pour cela de la coopération de ceux qui maitrisent l’enseignement des fondamentaux. J’apprécierai toute aide des bonnes volonté.
Cordialement.

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J’adhère !

Je pense qu’il faut changer l’éducation (dont l’école est un des outils) pour changer la société.

C’est aussi ce que j’ai fait (Zorey fraîchement débarqué) en commençant ma carrière d’enseignant à la Réunion (il y a un quart de siècle) lorsque je me suis rendu compte que des enfants des hauts de l’ouest n’osaient pas s’exprimer en classe parce qu’ils parlaient créole mais pas français.

J’adhère !

J’ai l’impression de faire du Freinet sans le savoir. Mais cela mérite d’être approfondi comme le suggère

1 | Le tâtonnement expérimental
« C’est en marchant que l’enfant apprend à marcher ; c’est en parlant qu’il apprend à parler ; c’est en dessinant qu’il apprend à dessiner. Nous ne croyons pas qu’il soit exagéré de penser qu’un processus si général et si universel doive être exactement valable pour tous les enseignements, les scolaires y compris », écrivait Célestin Freinet dans Œuvres pédagogiques 2. Avec la pédagogie Freinet, l’élève apprend grâce à l’expérimentation et non par la reproduction de ce qu’on lui inculque. Il émet ses propres hypothèses, fait ses propres découvertes, construit ses propres savoirs et savoir-faire. S’il y a échec, celui-ci devient formateur, les réussites favorisent la confiance en soi et en sa capacité à progresser par soi-même. La mémorisation, qui ne s’appuie pas sur du « par cœur », mais sur l’expérimentation, se fait aussi sans effort.

Il faut trouver le meilleur dosage entre transmission du savoir et expérimentation pour développer le savoir-faire. Je suppose que cela dépend de la matière/discipline et du niveau scolaire (primaire, secondaire, supérieur).

4 | La coopération entre pairs
La coopération est au cœur de la pédagogie Freinet. Les travaux de groupes sont ainsi favorisés, quelles que soient les disciplines. Les bénéfices sont nombreux : développer le dialogue, la capacité d’organisation, le sens du respect et de la solidarité, l’autonomie et la responsabilisation. Les élèves peuvent former librement leurs groupes de travail. L’enseignement peut également veiller à ce que les groupes soient assez hétérogènes pour donner toute sa place à l’apprentissage entre pairs.

J’ai toujours trouvé incohérent d’évaluer les compétences individuelles des élèves « pour les préparer à avoir un métier demain » alors que dans la vie active, la plupart des métiers impliquent de travailler avec d’autres dans une entreprise.
C’est donc très utile (à mon avis) de favoriser le travail de groupe. Le revers à la médaille, c’est qu’on se retrouve à plusieurs groupes dans une seule salle de classe et que cela devient vite bruyant.

5 | L’organisation coopérative de la classe
Plus généralement, la classe s’organise de façon coopérative. Les entretiens du matin et les nombreux temps d’échange collectifs permettent l’élaboration des règles de vie commune, la régulation des conflits, la mise en place de projets, le partage autour des travaux réalisés.
Ces activités de communication développent l’écoute, les compétences orales et la construction de l’esprit critique. Une boîte à idées est souvent déposée dans la classe pour favoriser le dialogue.

Mais c’est Ronkozé ! :wink:

6 | La place du professeur

Au milieu du 20e siècle, quand Célestin Freinet a expérimenté sa pédagogie alternative, celle-ci s’est symbolisée par la disparition de l’estrade dans la classe. Le professeur ne doit pas dominer la classe, mais se mettre à son niveau. L’autorité n’est plus considérée comme incontournable pour la transmission des connaissances et l’enseignement n’est plus basé sur une relation hiérarchique. L’enseignant est là pour accompagner et donner aux enfants les moyens de se construire un savoir personnel. Il peut même déléguer certaines de ses responsabilités aux élèves.

Comme je l’écrivais pour le n°1, je pense qu’il faut trouver le meilleur dosage entre transmission du savoir et expérimentation pour développer le savoir-faire. Je suppose que l’attitude du professeur dépendra de la matière/discipline et du niveau scolaire (primaire, secondaire, supérieur).

7 | L’expression libre

Dessin, peinture, textes, expression orale ou corporelle… il ne s’agit pas d’imposer un sujet ou un modèle à l’enfant. Pour produire, il va puiser dans ses propres ressources créatives, choisir les sujets et les émotions qu’il souhaite exprimer. La confection d’un journal scolaire est un outil privilégié d’expression libre, tout comme la correspondance scolaire. Les exposés et conférences, dont les thèmes sont choisis par les élèves, trouvent également toute leur place dans la pédagogie Freinet.

J’adhère !

10 | Un aménagement de l’espace conçu pour favoriser la coopération
L’organisation spatiale d’une classe est intimement liée à la pédagogie mise en œuvre. Avec la pédagogie Freinet, la classe est généralement découpée en 4 aires. Une aire de travail coopératif accueille les projets de groupes. Agencée en îlots, elle est équipée de matériel pour les sciences, le bricolage ou les activités créatrices. Une deuxième aire permet aux élèves de se réunir en classe entière, sans pupitres alignés face au professeur. Placés les uns face aux autres, ils communiquent plus facilement pendant les temps collectifs quotidiens. Un espace de recherche d’information peut aussi être installé. Equipé d’ordinateurs et d’un mobilier destiné à recevoir brochures documentaires, fiches autocorrectrices et autres ressources, il favorise l’apprentissage en autonomie. Dernière aire, la bibliothèque de la classe rassemble des romans, albums, contes, selon l’âge des élèves. L’espace est structuré de manière à faciliter la circulation. L’agencement et le choix du mobilier doivent ainsi être réfléchis en amont pour créer une ambiance conviviale, contribuant au plaisir de se rendre à l’école et d’apprendre.

Cet aménagement de l’espace et la présence du matériel qu’il sous-entend sont les clés de la réussite de cette pédagogie.

Pas étonnant qu’en cliquant sur les liens fournis dans l’article, on accède à un site commercial qui vend des aménagements pour une salle de classe ergonomique : L'ergonomie des nouvelles salles de classe | Manutan Collectivités

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Depuis bien longtemps, j’avais le ressenti que les classes hétérogènes (celles avec un tiers de bons élèves, un tiers d’élèves moyens et un tiers d’élèves en difficultés) était un obstacle majeur à la réussite de tous. J’avais d’ailleurs transgressé/contourné la règle, il y a une quinzaine d’années, avec la complicité de deux jeunes collègues. On nous avait imposé cette constitution mais nous nous échangions « en cachette » les élèves chaque après-midi pour obtenir des classes les plus homogènes possibles.

  1. J’avais pris les élèves turbulents, et en difficulté, et je leur proposais beaucoup de sport et, en classe, des exercices à leur portée, vraiment faisables, sans les exposer à l’humiliation du regard des autres. Et sans avoir à me préoccuper de gérer en parallèle ceux qui étaient demandeurs, scolairement parlant. Du coup, mes élèves se défoulaient en sport et retrouvaient la confiance en eux, de l’estime de soi, parce qu’enfin ils réussissaient à faire des exercices en classe.
  2. La collègue qui avait les élèves moyens travaillait à leur rythme, tranquillement
  3. et la collègue qui avait les bons élèves a non seulement réussi à boucler le programme mais nous a raconté avoir été stimulée comme jamais.

Ce qui n’était qu’un ressenti depuis toutes ces années vient d’être confirmé par la sortie de « La fabrique du crétin » (le tome 2). J’ai appris grâce à Jean-Paul Brighelli que la structure des classes de primaire, le niveau de français qui y est enseigné (pendant seulement 8h sur 26h d’une semaine d’écolier) et le collège unique sont des volontés conscientes de créer une population à 90% incapable de réfléchir, tout juste bonne à consommer. C’est une volonté politique et il en donne l’origine (les années 1963-64) et les noms des instigateurs ( René Haby, l’homme-lige de Valéry Giscard d’Estaing).
Cf : Juste mon opinion: Jean-Paul Brighelli - Comment l'école fabrique des crétins ? et Juste mon opinion: L'école fabrique des consommateurs semi-illettrés - Le Zoom - Jean-Paul Brighelli - TVL