De la vraie vie...

François Jullien est un sinologue qui discute la pensée occidentale avec cette distance qui lui confère l’extrême orient. C’est souvent passionnant, prodigieusement éclairant, mais c’est aussi parfois décevant quand il s’attarde sur ce qui relève non de la philosophie en propre mais bien plutôt de la psychologie.

Bien qu’il semble avoir été bien accueilli, son livre « De la vraie vie » m’a déçu car il est évident que Jullien tournicote autour de l’axe de la question qu’il peut thématiser mais sans l’avoir identifié comme tel.

De sorte qu’après une lente entrée en matière on débouche dans une sorte de pensum où la pensée s’englue tant l’infinie réverbération des reflets du désirable semblent lui donner la berlue lors même que, depuis toujours, il refuse la conception grecque du vrai comme correspondance entre la représentation et la réalité.

Il méconnaît à l’évidence son Girard et l’absolue généralité de la mimesis de sorte qu’il ne peut discerner l’aporie de la question axiale, celle de l’authenticité du désir qui nous porte et nous mène fatalement à l’insistante déception qui suit la trop fugace et, pour tout dire, misérable satisfaction résultant de son accomplissement.

Que vaut ce que je veux ? Est-ce que je veux ce qui vaut ? Pourquoi de la vie il semble que nous n’ayons que l’apparence et restions donc à l’écart de la « vraie vie ».

Comme l’exprime superbement la chanson de Dido ci-dessous, toute notre vie se déroule entre un point alpha d’où jaillit supposément le désir jusqu’au point oméga où il s’accomplit en même temps qu’il meurt. Et au final, quand on perçoit confusément la vacuité ou la contrefaçon de tous nos petits omega, on ne peut pas ne pas questionner nos alpha. Sont-ils vraiment nôtres ? Ne portons nous pas là des valises héritées, des bagages que nous ferions mieux d’abandonner ?

Quel critère certifiera l’authenticité de nos aspirations et de nos rêves de toujours ? Pour ma part, je crois à la petite trinité de la clarté, de la durée et de l’intensité. Ce qui nous discernons en nous depuis notre plus tendre enfance, qui nous a toujours habité et qui toujours suscite un intense sentiment peut et doit être identifié comme authentiquement nôtre.

S’en tenir à l’écart pourrait signifier être à côté de ses pompes ou passer à côté de sa vie et c’est pourquoi il peut être salutaire de questionner les motifs qui nous font consentir à une autre vie que la vie idéale que nous portons en nous comme un enfant non reconnu, un bâtard.

Si c’est la peur qui nous entrave, il faudra courageusement le voir et passer outre. Si c’est la foi en quelque chose de supérieur qui nous dispose à sacrifier notre vie, alors probablement sommes-nous en train de faire le difficile apprentissage de la « vraie vie », celle dont François Jullien sait nous dire qu’elle « ne projette aucun contenu idéal ». Elle est totale présence à ce qui est et à quoi, ainsi que Nietzsche y invitait, il s’agit de dire oui dans un amour du destin (amor fati) auquel nous nous abandonnons, dans lequel nous nous anéantissons mais dans lequel, aussi, nous nous reconnaissons, de sorte qu’enfin, nous nous aimons autant que nous sentons aimés de sorte qu’il n’y a plus en nous que cette forme d’amour qu’on appelle gratitude pour la vie qui nous est donnée et qui nous permet d’être ce que nous sommes.