Comment la « conférence des mille » peut-elle réussir ?

En ce moment à la Réunion des hommes et des femmes courageux et dévoués organisent une « conférence des mille » qui devait avoir lieu dans dix jours à Saint Denis mais qui, aux dernières nouvelles, va être reportée afin de se dérouler, espérons-le, sous les meilleurs auspices. Son but est d’amener un nombre significatif de Réunionnais dans cette première phase essentielle de l’action collective que constitue le débat d’idées. La parole sera ainsi donnée au peuple et toute la question sera alors de savoir ce qu’il veut dire, de lui, de son passé, de son présent et, surtout, de son avenir. Il s’agirait de savoir, au plus fondamental, ce qu’il veut.

L’espoir serait, en effet, qu’à partir des échanges entre ces mille personnes minimum, il soit possible de faire émerger une vision porteuse, inspirante et capable d’inciter l’ensemble des Réunionnais à revendiquer une légitime souveraineté sur leur destin.

Quand on considère la masse des dossiers en souffrance, qu’il s’agisse de l’illettrisme, la pauvreté, le mal logement, l’emploi, la gestion des déchets, les différentes formes de pollution, la qualité de l’eau, de l’air, la santé, le milieu naturel, etc. on peut vraiment se demander s’il existe le moindre espoir de converger vers une vision commune en l’espace d’une journée. La tâche est démesurée, le défi est titanesque et on doit saluer la détermination des organisateurs qui n’ont pas eu besoin d’espérer pour entreprendre. Ils se sont tout de même donnés quelques garanties sous la forme d’un document de base intitulé « Les fondamentaux » qui trace les principales lignes de l’espace de discussion.

Mais cela suffira-t-il pour amener la nécessaire convergence vers une vision autour de laquelle nous pourrions tous nous rassembler, nous mobiliser et nous engager ? C’est sans doute possible mais c’est loin d’être assuré car la conférence des mille a défini son cap par beau temps, en 2019, dans un monde d’avant, dont la « normalité » a disparu pour toujours.

On pourrait dire qu’après le mouvement des Gilets Jaunes, la perspective, ambitieuse, était de tracer une nouvelle route pour le bateau Réunion dans l’océan de la mondialisation tranquille — même si parfois houleuse. Mais nous ne sommes plus dans ce monde. Nous sommes entrés dans la tempête Covid et nous n’en voyons pas la fin. La matrice a changé, les routes aussi. Nous allons maintenant devoir passer entre, d’une part, le Charybde de l’hyperinflation ou de l’effondrement financier et, d’autre part, le Scylla de la guerre civile que nous prépare un Zemmour en pleine ascension, sans même parler de la possibilité d’une guerre mondiale à laquelle chinois et étasuniens semblent s’affairer de plus en plus sérieusement.

Le pire n’est pas sûr, c’est évident, mais il est certain que les Réunionnais vont devoir affronter du très gros temps. Il est donc nécessaire de réévaluer les options mises sur la table, afin de maximiser les chances de trouver la meilleure destination. Par exemple, avec toutes les ruptures d’approvisionnement qui se profilent déjà à l’horizon, qui peut affirmer qu’un jour prochain l’alternative plutôt tranquille de l’autonomie versus l’indépendance ne se verra pas soudainement remplacée par la perspective d’un abandon pire que celui que la Réunion a connu durant la seconde guerre mondiale ? Il ne s’agit pas de viser l’autonomie alimentaire à tout prix mais qui ne voit que notre dépendance alimentaire est telle qu’elle délégitimise a priori toute volonté de conquérir une souveraineté à laquelle on ne saurait pourtant renoncer ?

L’aspiration largement partagée d’une plus grande souveraineté populaire a été superbement exprimée par Paul Hoarau via un trilogie créole : ki noulé, nou léla, sé nou kifé. Bien que semblant relever d’un simple bon sens, cette formule est d’une remarquable justesse psychologique car chacun des points énoncé est solidaire des deux autres, comme les anneaux d’un noeud borroméen.

En effet, le premier terme « ki noulé » pose la question de l’identité qui, généralement, renvoie aux origines. Mais le passé se trouve ici écarté par un « nou léla » qui affirme une présence en même temps qu’une disponibilité à ce qui se présente en face. Le troisième terme « sé nou kifé » vient alors boucler la boucle en confirmant, d’une part, que nous sommes bien dans une actualité (une présence donc) qui est, justement, celle de l’acte. Ce dernier, en se réalisant autant qu’il réalise, engendre la responsabilité sans laquelle il n’est pas d’identité. Car, à la suite de Sartre, on peut penser que ce ne sont pas tant nos origines, notre passé, nos souvenirs qui nous définissent — tout au plus nous conditionnent-ils — ce sont nos actes et, en particulier, nos actes de parole qui disent simultanément ki noulé, nou léla et, surtout, sé nou kifé, parce que, d’abord, sé nou kikoz. En un mot comme en cent, la conférence des mille sera réussie si, à cette occasion, le peuple prend la parole pour dire qu’il la veut, pas seulement pour un journée mais pour toujours !

A l’exception de trop rares hommes et femmes de valeur, nos parlementaires n’ont jamais formé qu’une « aristocratie élective » peu encline à servir les intérêts du peuple. Leur silence assourdissant tout au long de la crise covid est, au minimum, un aveu d’impuissance. S’il n’avait pas été jeté aux oubliettes, le Conseil Consultatif Citoyen aurait pu, en toute légitimité, porter une parole citoyenne authentique. Il aurait été en position de « consulter » et, donc, de questionner les innombrables et possiblement coupables incohérences de la politique sanitaire locale. Il aurait pu, de la même manière, porter les lumières du débat démocratique sur chacun des dossiers sensibles de la politique réunionnaise. Cela, sans aucun pouvoir autre que consultatif, simplement en mettant les autorités et les administrations dans l’obligation de fournir des réponses honnêtes et sensées au lieu de réagir aux murmures de la populace avec, comme d’habitude, la langue de bois, la sourde oreille et le gros dos. Rien que cela, rien que le fait de rendre les autorités et autres services de l’Etat comptables et responsables de leurs actes devant une assemblée populaire tirée au sort changerait radicalement la donne et vérifierait à nouveau l’adage éternel : vox populi, vox dei.

C’est pourquoi on doit se demander si la conférence des mille — qui, avec raison, veut, avant toute chose, donner la parole au peuple — pourrait mieux réussir qu’en amenant la restauration de ce Conseil Consultatif Citoyen grâce auquel les idées débattues autour des cent tables pourraient être mises sur la place publique ?

Ceci est la première question que je poserai à ma table le moment venu. J’en aurai bien d’autres et vous aussi, forcément. Alors, pourquoi ne pas les annoncer de suite afin que chacun puisse en prendre connaissance et y réfléchir ? Commencer le débat dès à présent serait une bonne manière d’aider la conférence des mille dans sa gestation, car cela contribuerait à la maturité et à l’efficacité des échanges, de sorte que, son jour venu, la conférence n’en aurait que plus de chances de réussir !

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